histoire Publié le 12 mai 2026
Mulberry B et Gold Beach : le port artificiel d'Arromanches
Caissons Phoenix, jetées flottantes, tempête de juin 1944 : l'histoire du port Mulberry B et nos conseils pour observer ses vestiges à marée basse.
Plus de quatre-vingts ans après le Débarquement, la baie d'Arromanches garde la trace la plus spectaculaire de l'été 1944 : les caissons de béton du port artificiel Mulberry B, toujours alignés au large et sur l'estran. À marée basse, on marche littéralement dans un site historique à ciel ouvert. Voici l'histoire de ce port surnommé « Port Winston » — et nos conseils pour bien l'observer.
Pourquoi construire un port artificiel en 1944 ?
Pour libérer l'Europe de l'Ouest, les Alliés devaient débarquer puis ravitailler des centaines de milliers d'hommes : carburant, munitions, vivres, véhicules. Or les ports en eau profonde — Cherbourg, Le Havre — étaient lourdement défendus, et le raid de Dieppe en 1942 avait montré le coût d'un assaut frontal contre un port tenu par l'occupant.
La solution retenue fut radicale : si l'on ne peut pas prendre un port, on l'apporte avec soi. Deux ports artificiels furent fabriqués en pièces détachées en Grande-Bretagne, dans le plus grand secret, puis remorqués à travers la Manche : Mulberry A pour le secteur américain, face à Saint-Laurent-sur-Mer (Omaha Beach), et Mulberry B pour le secteur britannique, dans la baie d'Arromanches, à l'extrémité ouest de Gold Beach. Les premiers éléments arrivèrent dès le soir du 6 juin 1944.
Comment fonctionnait le Mulberry B ?
Le port d'Arromanches était un assemblage de plusieurs systèmes complémentaires :
- Les blockships « Gooseberry » : de vieux navires sabordés volontairement pour former un premier brise-lames, dès les jours qui suivirent le Débarquement.
- Les caissons « Phoenix » : d'énormes caissons de béton armé — les plus grands mesurent environ 60 mètres de long pour 20 mètres de haut — remorqués depuis l'Angleterre puis coulés en arc de cercle pour créer une rade abritée. Beaucoup étaient surmontés d'une plateforme de défense antiaérienne. La digue d'Arromanches en comptait plus d'une centaine.
- Les brise-lames flottants « Bombardon », ancrés plus au large pour amortir la houle.
- Les jetées flottantes « Whale » : des chaussées métalliques posées sur flotteurs, reliées à des quais sur pieux (plateformes Lobnitz) capables de coulisser verticalement pour suivre la marée — un détail crucial sur une côte où le marnage dépasse plusieurs mètres.
Les navires de charge accostaient aux quais, les camions filaient vers le front par les jetées : un port complet, créé de toutes pièces en quelques semaines face à un village de pêcheurs.
La tempête de juin 1944 et la naissance de « Port Winston »
Du 19 au 22 juin 1944, une violente tempête balaya la Manche. Mulberry A, face à Omaha Beach, fut détruit et ne fut jamais remis en service. Mulberry B, mieux abrité par les rochers du Calvados, fut endommagé mais réparable : il continua seul, renforcé par des éléments récupérés sur son jumeau américain.
Le port d'Arromanches fonctionna jusqu'au 19 novembre 1944. Au plus fort de l'été, environ 20 000 tonnes de matériel y transitaient chaque jour. C'est en hommage à Winston Churchill, qui avait soutenu le projet, que le port reçut son surnom de Port Winston. Pour voir des maquettes animées de l'ensemble et des films d'archives de l'été 1944, le musée du Débarquement d'Arromanches, reconstruit en 2023 face à la baie, reste la meilleure introduction.
Que reste-t-il du port aujourd'hui ?
Beaucoup plus qu'on ne l'imagine. Les campagnes d'archéologie sous-marine menées au large d'Arromanches ont recensé près d'une centaine de caissons Phoenix encore en place — dont une partie en bon état —, des blockships et une plateforme Lobnitz. Vous pouvez consulter le dossier consacré aux épaves du Débarquement sur le site du ministère de la Culture.
Depuis la plage, on distingue en permanence la ligne de caissons au large, qui dessine encore l'arc de l'ancienne rade. Et à marée basse, plusieurs éléments échoués sur l'estran deviennent accessibles à pied — masses de béton fendues, rongées par les algues et les balanes, impressionnantes de près.
Quand et comment observer les caissons à marée basse ?
Quelques repères pour réussir votre observation :
- Visez la marée basse, idéalement lors des grandes marées (forts coefficients) : l'estran se découvre alors au maximum et l'on approche au plus près des vestiges. Consultez les horaires officiels de marées sur le site du SHOM avant de venir.
- Les meilleurs points de vue : la plage elle-même bien sûr, mais aussi la falaise est d'Arromanches, près du cinéma circulaire, d'où l'arc complet du port se révèle. Le sentier du littoral au-dessus d'Arromanches offre plusieurs belvédères remarquables, surtout en fin de journée quand la lumière rase la baie.
- La lumière : tôt le matin ou au soleil couchant, les caissons se détachent magnifiquement sur la mer — les photographes apprécieront.
- Sécurité et respect du site : la mer remonte vite sur l'estran ; gardez un œil sur l'horaire de marée, ne grimpez pas sur les vestiges et n'emportez rien. Ces blocs sont des témoins historiques fragiles, pas des rochers d'escalade.
Gold Beach : que voir autour d'Arromanches ?
Arromanches occupe l'extrémité ouest de Gold Beach, l'une des deux plages britanniques du 6 juin 1944, qui s'étire vers Asnelles et Ver-sur-Mer. En suivant la côte vers l'est, vous rejoignez Courseulles-sur-Mer et Juno Beach, secteur canadien ; vers l'ouest, le port de Port-en-Bessin, libéré par les Royal Marines dans les jours qui suivirent le Débarquement. Notre article sur Courseulles, Juno Beach et Port-en-Bessin vous aidera à composer un itinéraire le long de ces plages du Débarquement — la batterie de Longues-sur-Mer et Bayeux complètent naturellement la journée.
Dormez face au Port Winston
Pour observer les caissons à la bonne marée et dans la bonne lumière, rien ne vaut un séjour sur place : notre studio à Arromanches vous met à quelques minutes à pied de la plage et des vestiges. Le matin, avant l'arrivée des visiteurs de la journée, vous aurez la baie — et l'histoire — presque pour vous seuls.